Ainsi, certains voient dans l’Internet un projet porteur d'espérance face à l'argent roi, au pouvoir des firmes et au contrôle social. Mais l’Internet le sera-t-il pour tous ? Et surtout peut-on dire qu’il est l’instrument d’une libre pensée ? Ne risque-t-il pas, au contraire, de générer une pensée unique. On sait en effet qu’à 80 % l’Internet est anglophone. Dans l’univers Internet, toutes les langues ne circulent pas avec la même facilité. Et si effectivement les langues donnent forment à la pensée, il y a alors tout lieu de s’inquiéter. N’est-il pas dangereux d’inviter l’humanité tout entière à penser dans une seule et même langue alors que c’est la nature même du logoV qui se trouve remise en question ? Depuis Platon, chacun sait que l’homme se rapporte au monde selon la parole qu’il profère ou que d’autres hommes lui adressent. N’oublions pas que la parole est la condition sine qua non de la « vision de l’intelligence », « la démarche de la méthode dialectique a ce caractère que, bousculant les hypothèses, elle suit son chemin, par ce moyen, jusqu’au principe lui-même, afin d’y établir d’une façon solide ; et l’œil de l’âme, véritablement enfoui dans je ne sais quel barbare bourbier, elle le tire tout doucement et l’amène en haut, (…) ; dans ce qui précède nous avons défini, je crois, du nom de discussion ce mode de pensée ». C’est donc notre manière d’appréhender le monde dans son ensemble qui se trouve remise en question ici ; et cela dans la mesure où l’homme se rapporte non seulement au sensible, mais aussi à l’intelligible par le langage. En effet, pour le courrier le code américain ascii ne transmet intégralement que l’anglais et par hasard une ou deux autres langues comme le néerlandais. Dès qu’apparaissent accents, cédilles, et autres signes diacritiques, des problèmes se posent. Dès lors, les héritiers de McLuhan, dont N. Thall, ont sans doute raison d’analyser l’impact du réseau sur les groupes sociaux qui l’ont adopté. « En fin de compte, la puissance d’Internet est (…) qu’il permet au monde entier de penser et d’écrire comme des Nord-Américains. Là est le programme d’Internet ». Selon notre auteur, en effet, l’Internet exerce sur ses utilisateurs un pouvoir d’un genre nouveau, incomparable avec l’influence des médias « classiques ». « Internet a été imaginé, créé et développé par et pour les Américains. Pour les internautes du reste du monde, s’adapter signifie changer de culture, presque d’identité. L’Internet semble donc se donner à interpréter comme un fantastique instrument fédérateur, contribuant à l’homogénéisation des modes de vie. Il abolit les frontières. Il répand partout la même culture technologique, le même goût pour l’innovation à marche forcée ». Et notre commentateur de prévoir que les sociétés traditionnelles qui accueillent et adoptent Internet subiront un impact profond et cumulatif. Il prédit d’ailleurs aussi une érosion progressive des identités nationales. Déjà, il décèle des changements chez certains Européens fréquentant assidûment le « Net ». Peu à peu, ils adoptent une forme de communication écrite plus américaine, avec un usage croissant de l’argot et d'expressions vulgaires !
A contrario, il s’en trouvera certains pour soutenir que l’Internet loin de constituer une menace pour les langues du monde, peut leur permettre de se donner (ou redonner) une portée mondiale. Ni territoire, ni marché, un espace linguistique dans l’Internet apparaîtrait alors plutôt comme un carrefour où, grâce à une langue partagée, des millions d’individus pourraient communiquer entre eux et s’entraider. Chaque espace linguistique se donnerait alors à voir comme une grande place publique dans l’identité dépendrait autant de types de rapports que ses occupants auraient choisis d’entretenir entre eux que de la langue pour laquelle ils auraient opté.Dans tous les cas, le problème se pose, s’impose, presque à nous de voir dans quelle mesure la langue donne forme à la pensée. Sans doute parce que la majorité des documents et la plupart des forums ou listes de discussions sont rédigés en anglais d’Amérique, l’Internet donne l’apparence d’un instrument exclusivement au service de cette langue. Mais reste encore à savoir quelle langue l’emportera en Europe et dans le monde ? Et avec la langue, lieu suprême où se définit l’identité culturelle nationale, quelle culture va s’imposer ?