10.11.2008
Informatisation et philosophie : deux entités inséparables ? (Article)
Tout d’abord en ce qui concerne la documentation informatisée en philosophie, il nous faut savoir que le volume croissant des parutions en philosophie, l’accumulation constante des ouvrages et plus encore des articles ne permettent plus au chercheur de prendre connaissance de tous ceux qui le concernent. À l’heure actuelle, il n’est plus possible de tout savoir. « Il a fallu dix-sept siècles pour doubler le savoir[1]. Or, en trois siècles, le savoir a doublé, et l’on considère aujourd'hui qu’il double tous les trois ou quatre ans[2] ». Si Descartes pouvait estimer – à son époque - posséder dans sa bibliothèque l’ensemble des connaissances qui existaient ; ce ne serait plus possible aujourd'hui... À l’aube du XXIe siècle, nous sommes confrontés à l’abondance des informations, à la diversité des savoirs et nous naviguons en quête de connaissance. Apprendre à naviguer devient alors un savoir-faire, une aptitude d’être indispensable. Devant cette situation nouvelle, les “ aides à la navigation ” revêtent un rôle primordial. Elles contribuent non seulement à anticiper, mais aussi à précéder, voire à accompagner, suivre et enfin se repérer afin d’atteindre le but que l’on s’est fixé. Ainsi, alors que la connaissance ne cesse d’être valorisée, l’apprenant, lui, ne cesse de se noyer dans une masse d’informations toujours plus importante. D’où la nécessité de savoir vers quoi l’on s’oriente et ce que l’on cherche. C’est pourquoi l’informatisation de la documentation bibliographique, instaurée il y a une vingtaine d’années et déjà largement répandue est appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans le domaine philosophique. Elle est, en effet, seule à donner accès aux parutions du monde entier en ciblant la recherche des références pertinentes grâce à un choix de paramètres précis : associations de mots-clés (concepts, auteurs, écoles) ; périodes historiques et domaines traités ; auteurs de textes ; titres, langue pays d’addition et date de parution des documents. Un bref résumé accompagnant le plus souvent la référence permet une sélection encore plus précise des textes à consulter. On sait d’ailleurs que les deux modes d’accès aux données informatisées sont l’interrogation en différé - par l’intermédiaire du Centre producteur, en général par correspondance - et l’interrogation directe en conversationnel, sur un terminal personnel ou dans un service de recherche bibliographique (bibliothèque universitaire, centre de recherche, etc.), qui permet de dialoguer à distance avec la banque de données en ajustant ou en relançant les questions au fur et à mesure de l’apparition des réponses. (Moteurs de recherche et mode de fonctionnement). Quant aux deux grandes banques de données philosophiques mondialement diffusées, il s’agit de « Philosopher’s Index[3] » (Philosophy Documentation Center) d’une part et « FRANCIS-Philosophie[4] » d’autre part, dont le Bulletin signalétique est l’édition imprimée (Cendre de Documentation Sciences humaines du CNRS). Toutes deux interrogeables aussi bien en conversationnel qu’en différé, envoient à la demande les photocopies des documents sélectionnés. Toutes deux éditent un bulletin trimestriel et des tables annuelles avec index des concepts et d’auteurs, ainsi qu’un manuel d’interrogation. « FRANCIS-Philosophie », de langue française, interrogeable également en anglais vise à l’exhaustivité dans le domaine de la littérature périodique mondiale, recensée depuis 1972. Sa spécificité est de faire partie intégrante d’un vaste ensemble interdisciplinaire, le fichier FRANCIS (accessible sur Minitel) permet en effet d’élargir à volonté l’investigation documentaire aux autres secteurs des sciences humaines et sociales. Il est à noter aussi que sur ce même fichier, le service « Recherche en cours » recense les centres, actions et unités de recherche en France. Également interdisciplinaire, « Téléthèse[5] » enregistre l’ensemble des thèses françaises depuis 1972. Son équivalent américain, « Dissertation Abstracts On-Line » remonte le temps jusqu’en...1861 ; d’autres banques de données américaines multidisciplinaires, comme « Art and Humanities Search[6] », signalent entre autres des articles de philosophie. Il est d’autre part possible de consulter en ligne les fichiers informatisés de quelques grandes bibliothèques du monde occidental. À ces précédentes banques de données, il faut ajouter la banque bibliographique, terminologique et textuelle de l’Institut national de la Langue française[7] (CNRS) qui permet pour sa part des recherches lexicologiques sur un vaste ensemble de textes, dont certains philosophiques, et recense les entrées d’une centaine de dictionnaires, dont une dizaine de philosophie. La saisie informatique du « corpus des ressources de philosophie en langue française »[8], dont l’édition chez Fayard commencée en 1984 et répartie sur trente ans devrait compter 400 volumes, en fera également un important outil documentaire et lexicologique. D’autres banques de données exclusivement philosophiques ne sont accessibles que par correspondance : celle du Centre de Documentation et bibliographie de Franche-Comté donne accès aux principales bibliographies des années 1945-1975 grâce au thesaurus multilingue « Philalèthes » ; celle de l’Institut philosophique de l’Université de Düsseldorf consacrée aux périodiques est purement signalétique ; c’est la littérature philosophique des pays de l’Est, enfin qui fait l’objet des recensions de « Phid, Bibliographie Philosophie », également éditeur d’un Bulletin. Malgré l’existence de ces banques, il n’en demeure pas moins que de nombreux problèmes se posent.
En effet, la constitution d’une banque de données bibliographiques en philosophie pose des problèmes spécifiques tels que : l’abstraction, la grande part d’indétermination et la plurivocité du vocabulaire philosophique ; l’amplitude de ses fluctuations successives, rendent à la fois indispensable et particulièrement ardu l’établissement d’un lexique d’indexation normalisé, d’un système de mots clés univoques qui réduisent les ambiguïtés, condense les équivalences, élague les désordres de la langue philosophique « naturelle ». À partir d’une représentation simplifiée d’une réflexion humaine et d’un formalisme, un programme informatique simule ou restitue une pensée humaine intelligente. À l’aide d’une analyse morphologique, syntaxique, sémantique, pragmatique, et d’un arbre syntaxique, un traitement automatique du langage humain peut comprendre des phrases simples. Il existe du reste plusieurs modèles d’arbres syntaxiques tous inspirés de la linguistique. Par exemple, si l’on prend en considération la phrase suivante : « tous les spationautes passionnés travaillent à la NASA ». On aura :
" C [Les spationautes passionnés] (X) É travaillent à la NASA (X)]
Cette représentation signifie que pour tout X si X désigne des » spationautes passionnés », alors « tous les X travaillent à la NASA ». L’analyse morphologique étudie la forme des mots : « tous » (adjectif qualificatif) « les » (article défini pluriel), « spationautes » (nom commun pluriel) « passionnés » (adjectif qualificatif pluriel « travaillent » (verbe au présent de l’indicatif, 3e personne du pluriel) « à » (préposition) « la » (article défini féminin singulier) « NASA » (nom propre).
Cependant ce fait ne doit pas nous faire oublier qu’un traitement automatique du langage demeure incapable de traiter les ambiguïtés, a fortiori celles que l’homme lui-même n’est pas toujours apte à résoudre. Dans le meilleur des cas, un tel système peut les relever, les indiquer de quelque façon, ce qui implique alors nécessairement une relecture du texte ainsi qu’un nouvel essai de la part de l’auteur du texte. Un traitement automatique du langage pourra par exemple signaler l’ambiguïté d’un janotisme : « elle offrit des crêpes à ses invités qu’elle avait fait sauter elle-même ». Mais, une fois encore on ne doit pas oublier que les machines « intelligentes » sont parfois égarées par des enchaînements qui nous paraissent évidents. Un traitement automatique du langage se révèle en effet incapable de tout comprendre. Considérons les phrases suivantes :
« Alice s’est rendue au lycée. Elle a consulté une revue au CDI. Cette élève a ensuite fait un excellent exposé en classe ». N’importe quel quidam ne rencontrera aucune difficulté à comprendre le déroulement logique des opérations écrites. Alice s’est rendue au CDI afin d’y consulter une revue avant d’effectuer un compte-rendu en classe. Un traitement automatique du langage devra associer « Alice » avec « elle » et avec « cette élève » qui sont une seule et même personne. Les difficultés sont du reste encore plus grandes pour traduire des métaphores (« je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés » Proust), des métonymies (Socrate a bu la mort, signifiant que Socrate a bu le verre de ciguë), des anaphores (« Trouver des mots forts comme la folie / Trouver des mots couleur de tous les jours / Trouver des mots que personne n’oublie » Aragon), des hyperboles (« De ces mots savants les forces inconnues / Transportent les rochers, font descendre les nues / Et briller dans la nuit l’éclat de deux soleils » Corneille), des euphémismes (« le quatrième âge » pour désigner les grands vieillards), des litotes (« il est temps que je me repose » (Hugo) pour signifier « que je meure »). De plus, un individu peut très bien choisir d’utiliser un euphémisme par litote. Ainsi, si l’on décide de poser l’assertion suivante « ce n’est pas mal », il y a très peu de chances pour que le traitement automatique du langage comprenne que cela signifie que « c’est assez bien ». De même au sujet de l’euphémisme qui n’est qu’une simple expression atténuée afin d’éviter un mot ou une expression trop choquante. Les paraboles, allégories, anacoluthes posent le même type de problèmes. On le voit aisément, les phrases les plus simples sont parfois les plus déroutantes. Considérons par exemple la phrase « Alice demande son livre à Anna ». Il est impossible de savoir à qui appartient le livre. Même si j’écris : « Alice demande à Anna son livre » l’ambiguïté demeure. Elle demeure si je dis « Alice rachète son livre à Anna ». En revanche si j’écris « Alice demande le livre d’Anna » l’ambiguïté cesse. La traduction de ces phrases en anglais laisse les mêmes incertitudes, sauf dans le cas du cas possessif « Alicia asks Anna’s book ». Cela nous donne dans l’ordre :
Alicia asks Anna for is book
Alicia buys his book back from Anna.
Les difficultés se présentent également avec les quantificateurs. Considérons la phrase suivante : « peu de camions croisent beaucoup de voitures ». Si nous avons à traduire cette phrase dans la langue anglaise très friande de voix passive, contrairement au français, il nous faudrait traduire : « beaucoup voitures sont croisées par peu de camions » ce qui nous donne un sens inverse. EUROTRA est le premier projet européen de recherche et de développement pour fabriquer une machine capable de traduire les 9 langues officielles de la CEE. Mais rien n’est encore parfaitement au point. Et cela essentiellement dans la mesure où le modèle numérique comme le système expert ignorent la lecture et l’interprétation alphabétique. Ils sont en effet explorés de manière interactive en modifiant les paramètres ainsi que les relations entre les objets. La connaissance acquise avec la simulation ne s’identifie donc ni à une connaissance théorique, ni à une expérience directe[9]. Pour le dire autrement, il s’agit d’un modèle architectonique sous forme de thesaurus, dont chaque terme cristallise un espace sémantique déterminé dans le champ philosophique, sans en résoudre pour autant l’éventuel vague référentiel ; dès lors le sens, l’extension n’en pourront être précisés que par une remise en contexte épistémologique ou historique, grâce au croisement avec d’autres « descripteur ». Cette grille, appliquée à la multiplicité terminologique et linguistique des textes qu’elle a d’abord décrits, a pour fonction de retrouver avec la pertinence requise non pas seulement les occurrences d’un terme, mais aussi d’une notion : elle est bien plus conceptuelle que lexicale. Son utilisation repose par conséquent sur la question fondamentale du statut sémantique du concept dans sa relation au langage, à la pensée. Dès lors, la question d’Aristote « les langages formels sont-ils de simples outils techniques ? » ne cesse de se poser. Elle ne saurait du reste être évacuée en décrétant que la simulation ouvre une perspective non pas seulement différente de l’alphabet mais devant le remplacer dans la culture occidentale. Ludwig Wittgenstein, quant à lui a posé une question plus urgente qui est celle de la nature des liens qu’entretiennent les langues naturelles et les langages formels, comme le langage documentaire qui intéresse particulièrement l’enseignement. Ainsi, du point de vue de la simulation, il conviendrait de caractériser le rapport de ses "tableaux" (Bilder) à la réalité. Il conviendrait de s’interroger aussi sur le "style de raison" qui sous-tend chaque langage formalisé, non – comme on pourrait le penser - pour critiquer l’ontologie au nom de la logique comme Wittgenstein mais pour placer chaque monde virtuel (subworld) là où il doit être, autour de la personne et non au service d’une machine qui gouvernerait et contrôlerait ses processus mentaux. Ne l’oublions pas, l’anthropomorphisme n’est pas une conception innovante ; il permet seulement d’écarter le délire d’une computing universali qui écœure un nombre non négligeable de citoyens. Il convient donc d’insister sur l’aspect terminal de l’informatisation d’un service. Ce qui se comprend d’autant mieux que l’on sait que la modélisation informatique n’est que la phase finale de représentation des connaissances acquises au cours de constitution d’une terminologie appropriée. En effet, si aucune activité de recherche ne l’a précédée, elle ne vaut rien. Autrement dit, c’est l’acquisition d’une terminologie pertinente qui permet de réaliser pour d’autres des interfaces toujours plus performantes. Mais l’imagination assistée par l’ordinateur peut-elle se passer de la logique formelle ? Il semble qu’il lui manque une herméneutique, un art d’interpréter ou de comprendre qui engage une certaine idée du langage auquel le pôle informatico-médiatique ne saurait se substituer. Parler ne signifie jamais simplement exprimer un sens pur ; il s’agit toujours d’exprimer une certaine situation d’existence concrète. Sans doute est-ce la raison pour laquelle on ne saurait déléguer cette fonction à une machine, n’en déplaise à M. Turing. On est bien loin d’un virtuel qui équivaudrait au réel pour l’homme. Quant aux problèmes conceptuels, ils se réfléchissent aussi dans les moteurs de recherche présents sur le réseau des réseaux.
AltaVista :
http://www.altavista.telia.com/
Metacrawler :
http://www.MetaCrawler.com/crawler?general
Lycos :
Noesis :
http://ialab.evansville.edu/ei/pi/
Hippias :
http://hippias.evansville.edu/
Philosophy in Cyberspace :
http://www-personal.monash.edu.au/~dey/phil/index.htm
Philosophy on the Web :
http://www.phil.ruu.nl/philosophy-sites.html
Il suffit pour s’en convaincre d’avoir lancé une fois la recherche sur le terme « philosophie » auprès de l’un des premiers moteurs pour avoir pu constater, certes avec stupeur, mais aussi avec effroi, que la notion est comprise non dans sa polysémie sémantique, mais dans la pluralité des sens que chaque concepteur de sites sur l’Internet veut bien lui attribuer ! Ainsi se trouve parfois répertoriés en haut de la liste des sites ayant moins affaire à la philosophie qu’au sectarisme, renvoyant moins à la pensée qu’à l’économie pure – pour ne pas dire gain d’argent tout simplement -, faisant référence moins à la philosophie qu’au verbiage égocentrique, incitant moins à une quelconque sagesse qu’à une publicité à peine voilée pour une entreprise privée, voire pour des cours à vocation lucrative ! Se pose alors de manière urgente la question de savoir comment utiliser les moteurs de recherche afin de cibler au mieux la recherche et, par suite éradiquer au plus vite les « faux-amis » de la philosophie. Dans ces conditions, il semble urgent, alors que l’informatique sous toutes formes est de plus en plus prônée comme mode d’éducation de nos « chères têtes blondes » - de leur livrer à défaut d’une recette de dissertation - au moins une recette pour bien utiliser les moteurs de recherche sur l’Internet.
1/ Qu’est-ce qu’un moteur de recherche ?
2/ Moteur de recherche et métamoteurs
3/ Que chercher ?
4/ Comment chercher ?
5/ Cibler la recherche en philosophie (Savoir utiliser les opérateurs logiques de type booléens)
6/ Comment élargir la recherche ?
7/ Adresses utiles
8/ Pour en savoir plus[10].
Mais il ne suffit pas de cibler sa recherche, encore faut-il effectuer ensuite un choix judicieux parmi les adresses proposées. L’information ne saurait en effet être confondue avec la connaissance. L’information, et surtout le libre accès à l’information n’est pas connaissance. Quant à la démocratisation du savoir, elle ne saurait donner lieu à une véritable connaissance en dehors des principes organisateurs qu’elle implique nécessairement. Autrement dit, les problèmes sont transversaux, voire transnationaux et/ou mondiaux. Ce dont nous avons besoin avant tout c’est de relier les informations entre elles, de les contextualiser. Par-dessus tout, nous avons besoin d’un apprentissage du jugement, c'est-à-dire qualité transdisciplinaire par excellence. Ce savoir-faire ne s’acquiert sans doute pas seul, sans le recours d’un guide, voire d’un maître ! La leçon la plus judicieuse en matière de navigation semble donc être qu’ « il n’y a pas de bon cap pour celui qui ne sait pas où il va » comme le dit le proverbe. Les informations abondent c’est un fait reconnu et accepté par tous. Quant à leur accès, il sera de plus en plus facilité, tout le monde en convient. Pourtant, il ne nous faut pas oublier qu’il n’y a pas d’informations sérieusement utilisables sans une connaissance non seulement du contexte de leur production, mais aussi et surtout sans une capacité à les évaluer et à les recouper. En ce sens l’information ne saurait se transformer en connaissance qu’à la condition expresse d’être vérifiée ; à la condition que le récepteur prenne une certaine distance par rapport à ce qui est dit, qu’il soit en mesure d’exercer son esprit critique. Nos adversaires nous objecteraient sans doute que le problème se pose, aussi, en ce qui concerne l’information que nous fournit l’imprimé, mais nous pourrions répondre que s’il se pose, il apparaît dans un degré moindre ; cela dans la mesure où les publications sont triées, en quelque sorte « censurées ». Quant à la source, elle est facilement identifiable, contrairement à ce qui se passe sur l’Internet, lieu « libertaire » comme certains se plaisent à le dire. Comment dans ces conditions parvenir à extraire le meilleur, rejeter le pis au milieu d’un chaos à peine organisé ? Comment trouver un texte rare parmi des centaines d’adresses de sites comportant le mot ‘scepticisme ’? Comment s’y retrouver parmi les bibliothèques virtuelles dont on ignore parfois jusqu’à l’adresse clé ?
Certes avant l’avènement de l’Internet, grâce à ses systèmes documentaires, il était possible d’obtenir une vision globale des recherches récentes ou passées sur un sujet donné ; l’auteur d’un texte philosophique pouvait rapidement trouver l’audience mondiale de ses lecteurs en puissance ; non seulement de ses contemporains, mais des générations futures, dans la mesure où la philosophie aura été jusqu’à présente l’une des disciplines les plus résistantes à la caducité. Mais comment aujourd'hui ne pas s’interroger cependant sur ce qui sera, pour les questionneurs télématiques à venir, de sa part intemporelle, l’intérêt encore proprement philosophique d’un texte resurgi de son purgatoire informatique - et sa part éphémère, son intérêt essentiellement historique ? Sur l’Internet, la question se pose avec encore plus d’acuité. En effet, un texte là aujourd'hui peut très bien avoir changé d’adresse demain, ou même avoir totalement disparu ! Et pourtant nul ne peut nier que c’est dans cette perspective – actuelle/inactuelle - que s’oriente le développement d’une banque de données philosophique. En tant que mémoire immédiate, elle constitue progressivement une mémoire pour le futur, où viennent et viendront s’inscrire et puiser tout à la fois les générations successives des philosophes, dans un continuel mouvement d’échange ; mémoire non pas indifférenciée, purement cumulative, mais complexe, organisée, périodiquement réactivée par de nouveaux réseaux, de nouvelles interconnexions, de nouveaux systèmes d’appréhension élaborés grâce aux innovations techniques (Internet), au développement permanent de l’intelligence artificielle. En tant que mémoire vivante aussi dans la mesure où croîtra sa capacité d’intégration rétractive de l’ensemble des références existantes, sinon de la totalité des textes eux-mêmes, qu’elle pourra relier, analyser, éclairer de jours nouveaux. Sans doute tentera-t-on de lui faire rassembler, dans une totalisation sans fin, l’intégralité des textes et des savoirs - bibliothèque borgésienne parfaitement virtuelle, reflet encyclopédique de la pensée du monde, où seul l’essentiel de la réflexion elle-même restera insaisi.
« L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones, on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, de dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. À droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de saisir les besoins fécaux. À proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s’abîme et l'élève à perte de vue. Dans le couloir, il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent la conclusion que la Bibliothèque n'est pas infinie ; si elle l'était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l'infini et pour le promettre…[11] »
Préfigurer l'infini et le promettre, sans doute est-ce là aussi la vocation de l’Internet, dans la mesure où non seulement il est le plus vaste des réseaux informatique mondiaux, mais dans la mesure aussi où il peut être considéré comme un « méta-réseau ». Méta-réseau fédéré par aucun organisme ; il « n'appartient » à personne. Il interconnecte entre eux une multitude de réseaux plus ou moins grands. Il ne présente donc pas une structure hiérarchique. L’Internet est le temps de la liberté d'expression et de communication au sens large. Ce qui n'est pas sans faire penser à cette remarque de G. Genette pour qui « l'idée excessive de la littérature, où Borgès se complet parfois à nous entraîner, désigne peut-être une tendance profonde de l'écrit, qui est d'attirer fictivement dans sa sphère d'intégralité des choses existantes (et inexistantes), comme si la littérature ne pouvait se maintenir et se justifier à ses propres yeux que dans cette utopie totalitaire. Le monde existe, disait Mallarmé, pour aboutir à un livre. Le mythe borgésien contracte ce moderne tout est à écrire et le classique tout est écrit dans une formule encore plus ambitieuse, qui serait à peu près : tout est écrit. La bibliothèque de Babel, qui existe ab aeterno et contient "tout ce qu’il est possible d'exprimer dans toutes les langues" se confond évidemment avec l'Univers - Ibarra estime même qu'elle le déborde infiniment -: bien avant d'être lecteur, bibliothécaire, copiste, compilateur, "auteur", l'homme est une page d'écriture"[12]. Mythe du savoir encyclopédique - rendu célèbre par la Bibliothèque de Babel - dont sans doute les « arbres de la connaissance[13] » actuels lui envient la renommée. Mais quelle que soit l’ambition des « arbres de la connaissance », chacun sait que le savoir encyclopédique n’est plus possible de nos jours. Si, en effet à l’époque de Descartes, il était encore possible de posséder une connaissance globale de tous les savoirs de son époque et de celle du passé, à notre époque force est de dire avec Pic de la Mirandole que « la culture dont on parle sans cesse, n’est point, n’est plus, le savoir universel, mais une juste perspective des choses, de celles qu’on sait et de celles qu’on ignore ». Si l’acquisition supplante l’apprentissage de type scolaire ; il n’en demeure pas moins patent que l’apprenant se trouve confronté à un “ chaos ”, “ chaos positif ”, nous dit le fondateur de “ Trivium ”, qui n’en nécessite pas moins de la part de l’apprenti interrogation et appropriation. Tâches qui ne vont pas de soi[14].
Rien cependant ne replacera, de toute évidence la part de la solitude fondamentale du philosophe devant la page blanche… ou l’écran gris du terminal. La philosophie est en effet concernée par l’informatique, non seulement de l’extérieur, comme par un objet s’offrant à sa réflexion, mais aussi de l’intérieur pour ainsi dire au cœur d’elle-même ; l’informatique semble venir concrétiser un de ses vieux rêves. Ce fait explique sans doute non seulement l’espèce de passion - pour ou contre l’informatique - que l’on rencontre chez bon nombre de philosophes, mais aussi l’obligation où se trouve la philosophie de se redéfinir chaque fois qu’elle est amenée à réfléchir sur l’informatique. A. Robinet[15], parlant de tentatives faites pour « appliquer l’informatique au domaine de la philosophie » distingue d’ailleurs deux directions : « l’invention rétrospective » et « l’invention prospective ».
Ainsi concernant la constitution d’un corpus (d’articles par exemple) : il s’agit de rendre l’article repérable grâce à un certain nombre d’entrées (auteur, date, sujet, matière…) ; puis de donner un aperçu du contenu au moyen d’un répertoire de mots clés et surtout de leur association. Le repérage de ces mots est effectué soit à partir d’une lecture rapide de l’article, soit à partir d’un résumé demandé à l’auteur ; ainsi le rôle de l’ordinateur est second. Il se situe au niveau même de l’utilisation du corpus pour un chercheur. En ce qui concerne la « lexicographie » d’un discours philosophique, elle s’effectue à partir d’une indexation des mots clés par un auteur ; les procédés d’analyse statistique permettant de déterminer la fréquence d’un terme ainsi que ses connexions avec d’autres : « le dégagement des occurrences conduit l’automate à préciser aussitôt la fréquence absolue des items employés ; l’habileté du programmeur permet d’en comparer le chiffre à celui de l’ensemble des items du contexte, contexte partiel des mots pleins ou contexte partiel des mots outils et des mots pleins. Du concept de fréquence absolue, on passe alors au concept de fréquence relative, donc de coefficient de fréquence de l’emploi d’un item dans un ensemble ou un sous-ensemble défini. On obtient par ce biais non seulement du comparable, mais de l’égalisable puisque la traduction des coefficients s’effectue automatiquement en nombres décimaux. De plus, l’examen de co-occurrences permet de dépister les syntagmes préférentiels de l’auteur et de définir les constellations verbales à significations conceptuelles[16] ». Quant à la lecture diachronique des fréquences, elle met en évidence l’évolution lexicale de l’auteur[17] (plus grande rareté d’un terme, plus grande présence d’un autre, changement de certains termes à l’intérieur des « constellations » représentées, etc...). En ce sens, nous pourrions dire que le projet informatique habiterait la philosophie depuis son origine. Or, l’accélération, cette universalisation de l’information et de l’échange est dès aujourd'hui le principal atout de l’informatisation de la documentation philosophique, qui resserre et multiplie les liens de la communauté potentielle des philosophes à travers l’espace et le temps, tout en l’ouvrant davantage aux chercheurs venus d’autres horizons.
Avec la multiplication et diffusion des outils pédagogico-informatiques tels que CD-Rom, Annabac en version informatisée, didacticiel nul ne peut nier que la philosophie est interrogée par l’informatique, et quelle est l’importance des champs concernée : langage, culture, monde social et politique, éducation…
[2] En ce qui concerne les savants ayant existé depuis l’origine de l’humanité, 99 % sont encore vivants.
[3] Serveur International : DIALOG, USA. Le « Philosopher’s Index » de langue anglaise recense ouvrages et périodique du monde occidental principalement, ne visant à l’exhaustivité que dans le domaine anglophone, dont il a établi une bibliographie rétrospective depuis 1940.
[4] CDHS, 54, Bd Raspail, 75006 Paris, Téléphone : 01 45 44 38 49. Serveur international : Télésystème-questel.
[5] DBMIST, 3, Bd pasteur, 75015 Paris. Téléphone: 01 45 39 25 75, serveur : SUNIST
[6] Conculter le « Répertoire dans banques de données en conversationnel », Association Nationale de la Recherche Technique, 101, avant. Raymond Poincaré, 75116 Paris. Ce répertoire est lui-même accessible en conversationnel sur le serveur G.CAM. Téléphone: 01 45 01 72 27
[7] INALF, 52, Bd de Magenta, 75010 Paris, Téléphone: 01 42 45 00 77.
[8] 57, Rue Richeieu, 75002 PARIS. Téléphone : 01 42 61 32 38
30, Rue mégevand, 25030 Besançon Cédex, France.
[9] La figure mythique du carré ontologique doit être repensée comme un polygone pour accueillir à côté du devoir-être, du devenir, du penser et du paraître, le simuler.
[10] Ces points faisant l’objet d’un article à part.
[11] Borgès J.L., “ La bibliothèque de Babel ”, Gallimard, Fictions, Gallimard, 1957 et 1965, Paris, pp. 71-72.
[12]G. Genette, Figure I, SEUIL, Coll. Point, 1966, pp. 124-131.
[13] Trivium
[14] L’enjeu de la formation grâce aux “ Arbres de connaissances ” n’est certes pas à négliger, puisque cette initiative ne vise rien d’autre qu’à placer le savoir au centre du lien social et de faire germer par suite un nouveau type de citoyenneté, mais sans doute aussi ne va-t-il pas seul.
[15] « L’homme philosophique les applications de l’informatique au domaine de la philosophie » in Révolutions Informatiques, 10/19, N° 659, 1972.
[16] « Peut-on introduire la quantité en histoire de la philosophie ? » in Philosophie et Méthode, Ed. de L’Université de Bruxelles, 1974, p. 182
[17] Cf. Le philogramme, N°2, « Pyramide des co-occurrences » de certains termes chez Malebranche », in Philosophie et Méthode, Ed. de L’Université de Bruxelles, 1974, p. 187.
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